Le réveil sonne. Il est 5 heures du matin.
Tu fais tes prières, tes invocations, puis tu ingurgites rapidement une tasse de café avant de prendre la route. À la maison, ta femme et tes enfants dorment encore. Tu ne rentres que bien plus tard, quand tout le monde commence à se préparer pour aller se coucher.
Malgré tout, tu es satisfait. Tu gagnes de quoi nourrir, habiller et loger ceux que tu aimes. Ce vide que tu laisses chaque jour à la maison, tu le vois comme un prix raisonnable à payer pour leur assurer une vie décente.
N’est-ce pas ?
Tu connais ce fameux adage : la nature a horreur du vide ?
Eh bien, ça s’applique aussi à toi, cher papa. Quand tu t’absentes, quand tu laisses ce vide-là… quelqu’un d’autre, ou plutôt, quelque chose d’autre finit par le combler.
Un usurpateur, discret et très populaire.
Il n’a pas ton apparence ni ton bon caractère, mais il plaît, il captive et il séduit assez pour que tes enfants passent des heures avec lui.
Son nom ? Internet.
Et pour comprendre comment internet a usurpé le papa, je t’invite à faire un saut dans le temps.
Comment internet a usurpé le papa ?
Avant de parler du monde d’aujourd’hui, prenons un instant pour regarder en arrière, à une époque où le père avait encore une forte présence.
Le rôle du père dans la construction de l’enfant
Il (Abraham) dit à son père et à son peuple : « Qu’est-ce donc que ces statues auxquelles vous montrez tant de dévotion ? »
« Nous avons trouvé nos pères qui les adoraient (avant nous) », répondirent-ils.
Sourate 21, versets 52-531
Pour bien saisir le rôle du père dans la construction de son enfant, commençons par une petite histoire.
Dans les temps anciens, dans un village païen, un père emmène son fils au temple. Il l’installe devant une statue et il lui apprend : « Voici comment tu dois t’asseoir. Voici comment faire avec tes mains. Voici comment allumer la bougie. Voici comment placer l’encens et les offrandes devant la statue. »
Il lui enseigne l’adab du shirk, le bon comportement envers l’idole.
Une fois le rituel terminé, le père se tourne à nouveau vers son fils et lui donne deux conseils.
Le premier :
“Ce que tu viens de faire, c’est une partie de toi. N’y renonce jamais. N’oublie jamais qui tu es. Si tu ne fais pas cela, tu n’auras aucun sentiment d’être à ta place. Ton identité vient d’ici.”
Le deuxième :
“Tu vois toutes ces personnes qui adorent ici ? Là, tu vois ta grand-mère ? Ton cousin ? Notre voisin ? Le boucher ? Tous sont ici. Tu sais pourquoi ? Parce que nous formons un seul peuple, et ce lieu nous garde unis. Ce lieu, c’est ce qui maintient le lien entre nous. Tu fais partie de ces gens et eux font partie de toi. Ne quitte jamais cet endroit. Le quitter, c’est quitter ton peuple.”
Dans cette histoire, le père ne se contente pas d’enseigner un rituel. Il dit à son fils, en résumé : “C’est ce que tu es. C’est une part de toi. Ne l’abandonne jamais.”
Par ces mots, il associe directement la pratique transmise à l’identité de l’enfant.
Puis il lui montre les autres : la famille, les voisins, les membres du village.
Et il lui dit : “Tu fais partie de ces gens. Et eux font partie de toi. Ce lieu nous unit. Le quitter, c’est quitter ton peuple.”
Par cela, il enseigne l’appartenance. Il lui montre que rester fidèle à ce qu’on fait dans le temple, c’est rester connecté à son groupe, à ses repères, à ceux qui le reconnaissent comme l’un des leurs.
La révolution industrielle : la rupture entre le père et son enfant

Faisons un saut dans le temps. Nous sommes en pleine révolution industrielle.
Pour répondre aux besoins du nouveau monde, les pères quittent leurs villages pour se former et travailler dans les grandes villes. Le coût de la vie est tel qu’ils ne peuvent pas emmener leurs familles avec eux. Certains n’ont même pas les moyens de louer un logement à eux seuls.
Autrefois, un père vivait entouré des siens. Il voyait ses enfants tous les jours, à chaque moment de la journée. Désormais, il est seul, loin de sa famille, et ne les voit qu’occasionnellement.
Et plus tard, ce sont les enfants qui quittent leurs foyers. Ils s’installent seuls, parfois très loin, pour étudier, travailler, trouver leur place dans ce monde. Sans mentor, sans guide, ils avancent à tâtons. Ils s’exposent à de mauvaises influences, s’éloignent des repères qui les ont construits, et peuvent, à tout moment, dévier du chemin tracé pour eux.
Mais même perdus au milieu d’une grande ville, ce lien ne s’est jamais rompu. Au fond d’eux, quelque chose reste attaché à ce qu’ils ont laissé derrière : leurs identités, et ce sentiment d’appartenance à une famille, à un foyer, à un village.
Cette séparation est toujours d’actualité. Aujourd’hui, quand bien même la famille vit sous le même toit, la rupture persiste :
- L’enfant a son rythme : école, garderie, activités en club.
- Le père a le sien : réunions, déplacements, contraintes horaires.
Deux vies parallèles, sous un même toit, qui ne se croisent que très peu voire rarement.
Moins de présence, c’est moins de transmission, moins d’exemple, moins de lien. Le père n’a plus le temps, ni parfois la place, de construire ses enfants comme avant. Un vide s’est installé dans la famille.
Puis, une nouvelle révolution eut lieu…
Internet et les réseaux sociaux ont comblé le vide
Cette nouvelle révolution fut plus discrète. Elle n’eut besoin ni d’usines ni d’exode. Elle prit la forme de petits appareils brillants, connectés à tout et à tous. Des applications capables de relier un jeune à des milliards d’inconnus, à toute heure, en tout lieu, ont fait leurs apparitions.
Aujourd’hui, nos enfants y passent leurs journées. Ils scrollent en marchant, consultent entre deux cours, répondent en mangeant, réagissent avant de dormir. C’est là qu’ils s’informent, qu’ils rient, qu’ils posent des questions, qu’ils observent les autres. Ce qui se faisait hier dans un foyer, dans un temple, dans une famille… se fait désormais sur un fil d’actualité.
L’arrivée des réseaux sociaux a apporté plus que du simple divertissement et contact virtuel. Petit à petit, ces plateformes ont commencé à dire aux jeunes qui ils sont, ce qu’ils doivent aimer, ce qu’ils doivent détester, ce qu’ils doivent penser. Leur valeur, leur image d’eux-mêmes, leur place dans le monde, tout cela leur est soufflé, sans arrêt, par des inconnus mais surtout, par un algorithme calibré pour capter leur attention.

Et à force d’être exposés à ces contenus, nos enfants finissent par s’identifier à ce qu’ils voient, à ceux qui leur ressemblent, à ceux qu’ils admirent ou à ceux à qui ils aimeraient ressembler, en fonction de leurs centres d’intérêts et de ces inconnus qu’ils ont « croisés » sur internet. Ce n’est plus leur père qui leur dit : “Voilà qui tu es.” C’est un fil de recommandations, réglé par des intérêts qui n’ont ni visage, ni responsabilité, ni affection.
Et ce glissement ne s’arrête pas à l’identité : il touche aussi le sentiment d’appartenance. Le jeune ne se sent plus forcément membre de sa famille ou de sa communauté réelle. Il est connecté à un groupe WhatsApp, une communauté Discord, un espace virtuel peuplé d’inconnus… sans même connaître son voisin de palier.
Le père a perdu la place qu’il occupait autrefois : celle de guide, de repère, de lien vivant avec l’histoire, les valeurs et la communauté. Le vide qu’il a laissé depuis le début de la révolution industrielle, non pas par négligence, mais pour subvenir aux besoins de sa famille, a été comblé par ces plateformes que nos enfants consultent du matin au soir.
Les entreprises qui ont conçu ces applications sont devenues, aujourd’hui, les nouveaux pères. Et l’algorithme, lui, est toujours là, prêt à parler à nos enfants à notre place.
Lutter contre l’usurpateur
Certes, internet a pris notre place, mais nous avons quand même les moyens de reprendre le rôle qui est légitimement le nôtre. Voici quelques actions à mettre en place pour lutter contre l’usurpateur :
- Passe du temps avec ton enfant
Écoute-le, joue avec lui, prenez le repas ensemble, intéresse-toi à ses histoires, même 10 minutes par jour. Le but est d’établir la confiance entre vous, chose qui sera utile pour les actions suivantes. - Ancre en lui les valeurs islamiques
Idéalement, dès le plus jeune âge. Invite-le à des assises à la maison, allez à la mosquée ensemble (tu te rappelles le temple ?), lisez le Coran ensemble, fais-lui découvrir la biographie du Prophète (paix et salut sur lui), etc. - Montre-lui l’exemple
Évite au maximum d’utiliser un smartphone ou tout autre écran devant lui. Les enfants imitent ce qu’ils voient, surtout les plus petits. Soyons de bons exemples à suivre pour nos enfants ! Encourage ton épouse à faire de même. - Retarde l’achat de smartphone pour ton enfant
Ou tout autre type d’appareil capable de se connecter à internet. En tant qu’adultes, nous avons déjà du mal à ne pas céder à l’appel des sirènes de nos écrans, alors que dire de nos enfants ? Il faudra aussi gérer le fait que ton enfant serait le seul dans sa classe à ne pas avoir de smartphone. Dans ce cas, explique-lui avec bienveillance et honnêteté.
Si tu as besoin qu’il soit joignable, tu peux lui donner un des anciens modèles de téléphone portable. Ces bons vieux Nokia à la coque solide et à l’autonomie élevée sont increvables ! - Éduque ton enfant sur l’usage des écrans et d’internet
A un moment ou un autre, pour ses besoins quotidiens, ton enfant aura besoin de se connecter à internet. Sois présent les premiers jours. Enseigne-lui des règles d’usage qui lui permettront de tirer le meilleur tout en se protégeant du pire.
Avec la permission de Dieu, et en mettant en place ces actions, tu auras lutté contre l’usurpateur, et tu en auras fait un puissant allié. Internet, bien utilisé, reste une mine de savoirs, une source d’inspiration, et un moyen de se connecter à ceux qui tirent vers le haut.
Inspiration
Cet article a été inspiré par une khotba (prêche) du professeur Nouman Ali Khan sur le sujet des smartphones et des dérives qu’ils peuvent engendrer. Une VF est disponible dans les options.
- Traduction du Montada Islamic Foundation ↩︎




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